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Le groupe se retrouve Gare du Nord face à la voie 19 à l’heure dite. Dix-huit participants sur les vingt et un prévus au départ, dont deux membres de l’association régionale de Saint-Malo. Embarquement et installation dans l’Eurostar ; petite déception pour ceux qui préfèrent voyager dans le sens de la marche, nos places étant toutes situées dans le sens inverse. Arrivée à l’heure prévue à St Pancras où nous attend Janet, immanquablement identifiable grâce à la pancarte portant les mots « BMS – Robert Blandine ». Le car est au rendez-vous. Direction Oxford.
Le temps est radieux, comme aux plus beaux jours de l’été. Notre chauffeur, efficace mais méfiant, contourne longuement Oxford avant de se résigner à pénétrer au centre ville dont il s’écarte bien vite pour aller garer son véhicule au parking réservé aux cars. Il est un peu plus de 13h. Nous disposons d’à peine quarante-cinq minutes pour nous restaurer. Les rares pubs rencontrés au bout de dix minutes de marche sont vite submergés. Les plus rapides auront droit à un « fish and chips », les autres devront se contenter d’un sandwich ou d’un fruit. Nous n’avons pratiquement rien vu d’Oxford et repartons frustrés et sous-alimentés en direction du palais de Blenheim où nous sommes attendus à 14h 30. A la réflexion, il eût été plus commode d’organiser la pause déjeuner au village de Woodstock qui jouxte Blenheim.
La visite de cette imposante construction de style baroque en calcaire ocre de l’Oxfordshire s’organise sous la houlette d’une guide autrichienne d’origine au français approximatif. On est ébloui par le faste de la décoration et du mobilier : magnifiques tapisseries flamandes célébrant les faits d’armes de John Churchill, premier duc de Malborough, qui défit les Français et les Bavarois à la bataille de Blenheim (Höchstädt dans la nomenclature française) en 1704. Avec les 240 000 £ qui lui furent octroyées par la reine Anne pour le remercier de cette victoire, le duc put entreprendre la construction du palais confiée à Vanbrugh. Le goût français est omniprésent dans les pièces d’apparat : meubles Boulle, boiseries inspirées de celles de la chambre de Louis XIV à Versailles. Remarquable toile représentant le Roi Soleil en majesté dans l’un des grands salons.
C’est dans ce décor que naquit le 30 novembre 1874, avec cinq semaines d’avance, Winston Spencer Churchill, petit-fils du septième duc de Malborough. Winston séjourna peu à Blenheim, sauf au moment de la rédaction de la biographie de son père, Lord Randolph Churchill. C’est également à Blenheim qu’il demanda à Clementine de l’épouser. Il était donc naturel que la visite du palais commençât par les quelques salles consacrées à la légende du grand homme où photos, toiles, vêtements et objets personnels commencent à donner de la consistance au souvenir. Egalement très présente dans les salles du palais, la neuvième duchesse, Consuelo, héritière de la famille Vanderbilt – déjà l’empreinte américaine – qui se sépara de son mari après lui avoir donné cinq enfants. Elle demandera pourtant à être inhumée dans le carré Spencer Churchill attenant à la petite où nous faisons halte pour nous recueillir un instant devant les tombes d’une émouvante simplicité de Winston et de Clementine.
Retour à Londres en fin d’après-midi. Débarquement à l’hôtel Royal National, à proximité de Russell Square, immense ruche à touristes envahie de groupes de jeunes exubérants de toutes nationalités. Une fois les formalités d’enregistrement accomplies, non sans mal, une nouvelle épreuve nous attendait. Au terme d’un long jeu de pistes qui nous fit arpenter des centaines de mètres de couloir, nous finissons par localiser la dizaine de chambres qui nous était réservée à partir du numéro 2290.
Nous retrouvons la même ambiance de camp de vacances le lendemain matin dans la salle du petit déjeuner où les cohortes s’agglutinent autour des comptoirs d’approvisionnement en céréales, jus de fruit, toasts et boissons chaudes. Il en fallait plus pour entamer notre belle humeur, d’autant que le soleil se montrait généreux et que l’Abbaye de Westminster nous attendait. Elle aura un peu le temps de se languir avant que nous retrouvions Peter Bloor, notre guide, qui s’informe sur mon portable de notre progression. Excuses acceptées et présentations effectuées, nous pénétrons dans ce haut-lieu de l’histoire anglaise où pendant près de deux heures, la prodigieuse érudition de Peter, rehaussée d’une pointe de malice, retraça l’histoire de l’édifice – l’une plus hautes cathédrales européennes avec ses 36 mètres – et éclaira ses principaux centres d’intérêt : la salle capitulaire et son pavement du XIIIe siècle, la châsse d’Edouard le Confesseur, le tombeau d’Elisabeth I dans le prolongement de celui de Marie Stuart, le tombeau de Chaucer entouré des stèles commémorant les grands noms des lettres anglaises, le trône royal privé de la Pierre de Scone rendue à l’Ecosse. A l’entrée de la nef, une dalle de marbre noir, d’origine belge, sous laquelle repose un soldat inconnu, commémore le sacrifice des combattants britanniques lors de la Première Guerre mondiale. Non loin de là, une autre dalle dédiée à la mémoire de Churchill assure la continuité de notre thématique.
Nous quittons Peter à regret à 12h 15. Le temps d’avaler un plat chaud au Methodist Central Hall et c’est ragaillardi que le groupe se présente devant les War Cabinet Rooms pour une immersion dans les entrailles du centre de conduites des opérations militaires entre 1940 et la fin des hostilités. Impressionnante plongée dans cette reconstitution réaliste du décor quotidien de la petite équipe composée de militaires et de civils qui coordonna l’effort de guerre impulsé par Churchill : les lieux névralgiques – salle de réunion du Cabinet, salle des cartes, local dédié aux communications – côtoient les locaux logistiques et les pièces à vivre – salle à manger, chambres, y compris celle de Mme Churchill qui ne l’occupa pratiquement jamais. Des objets familiers – paquets de cigarettes Player’s Navy Cut, machines à écrire Imperial – ou insolites – masque à gaz pour opératrice téléphonique par exemple – contribuent à recréer ce monde irréel d’où l’on émerge avec l’impression d’avoir soi-même été un tant soit peu impliqué dans cette entreprise hors du commun.
Daniella nous attendait au sortir du bunker pour nous faire explorer le quartier de Westminster. Ce qui restait du groupe a remonté avec elle Whitehall avec arrêts devant Downing Street, le Cenotaph et Banqueting House, avant de piquer sur St James’s Park à travers Horse Guard Parade. Le temps de longer quelques massifs floraux et de saluer quelques canards, nous étions sur le Mall, face aux bas-reliefs en bronze cuivré rappelant le souvenir de la reine mère, Elisabeth, décédée au début de ce siècle. Quelques marches plus haut, nous débouchons sur Carlton Gardens où nous accueille la statue du général de Gaulle face au bâtiment qu’il occupa pendant la Seconde Guerre mondiale et d’où il lança l’appel du 18 juin dont un extrait est reproduit sur la façade du n° 4. C’est dans ce même bâtiment, nous indique une plaque, qu’ont résidé avant lui Palmerston et Balfour. L’Ambassade de France était installée au n° 3 avant son transfert dans les locaux, entre l’Albert Gate et Knightsbridge, qu’elle occupe aujourd’hui. Entre autres curiosités, Daniella nous fait découvrir, au pied d’un arbre majestueux qui domine Carlton House Terrace, la sépulture du chien de l’Ambassadeur d’Allemagne, avant son rappel à Berlin, glorifiant en allemand la fidélité de l’animal.
Le groupe se retrouve le lendemain matin, bagages bouclés, à 8h 30 dans le hall de l’hôtel où s’entrecroisent les libraires venus installer leur exposition mensuelle de livres anciens dans l’un des salons du Royal National. Certains renoncent avec regret au plaisir d’explorer les trésors des exposants, mais, ce dimanche matin, nous sommes attendus à 10h 30 à Chartwell, la résidence campagnarde de Churchill, achetée en 1920 et réaménagée à grands frais. Nous ne mettrons guère plus d’une heure et demie pour arriver à pied d’œuvre. Sur place, longue station dans la boutique avant de pouvoir être admis à 11h 15 dans cette demeure de briques rouges, toute vibrante de la présence de Winston et de Clemie. On y imagine sans effort, dans la lumineuse salle à manger qui donne sur les ondulations du domaine et les plans d’eau en contrebas, la chaleur des multiples réceptions qui s’y sont succédé. Churchill aimait s’entourer – les photos l’attestent – et c’est à Chartwell qu’il réunissait le week end famille, amis et collaborateurs, parmi lesquels le fidèle Brendan Bracken que Clemie n’appréciait pourtant guère. C’est aussi à Chartwell qu’il produisit l’essentiel de son œuvre picturale et littéraire. Son atelier conserve une bonne centaine des cinq cents toiles qu’on lui attribue, y compris les deux présentées à la Royal Academy en 1947 sous le pseudonyme de David Winter. On passerait une journée entière à scruter les photos, admirer les uniformes, déchiffrer les titres des milliers de volumes qui tapissent les murs (on repère, au hasard, certaines oeuvres d’André Maurois et quelques unes de Giraudoux), mais il faut tenir l’horaire. Nous n’aurons pas le temps de découvrir le mur de briques construit des propres mains du grand homme, non plus que la petite maison qu’il a aménagée pour Mary au fond du potager.
Nous étions attendus à 12h 30 pour déjeuner au pub « Old Bell », sans doute de réputation internationale, mais que nous aurions été incapables de localiser sans l’efficace amabilité du personnel de Chartwell qui a fini par en dénicher l’adresse grâce à l’annuaire téléphonique du Surrey. Nous n’étions pas les seuls à faire halte dans cette charmante auberge de campagne ; la terrasse côté jardin était déjà bien garnie et les quelques serveurs et serveuses passablement débordés. L’attente sera longue ; le « steak and ale pie » roboratif à l’excès, le « chocolate sponge » expédié en cinq minutes pour ceux qui auront eu la chance d’être servis in extremis. Inutile de dire que nous nous sommes dispensés des cafés et autres infusions annoncés sur le dépliant contractuel. Il faut dire que notre chauffeur, expérimenté, « nous mettait la pression », comme on dit aujourd’hui, pour regagner Londres au plus vite, les retours de week end vers la capitale étant ordinairement laborieux. Il faut croire que nous étions en état de grâce puisque plus d’une heure avant le départ de notre Eurostar, notre groupe franchissait, sans trop d’encombres, les portiques de détection à l’embarquement de St Pancras. Nous avons retrouvé, avec cette assurance que confère la familiarité, les mêmes places dans le sens contraire à celui de la marche qui nous avaient été assignées au départ. A l’heure dite – 22h 47 – le groupe entrait en Gare du Nord et se séparait en se promettant de se retrouver pour de nouvelles aventures.
Jean-Claude Sergeant
Président – accompagnateur
Compléments de lecture :
BEST Geoffrey, Churchill – A Study in Greatness, , 2001, éd. Penguin Books 2002.
JENKINS Roy, Churchill, Londres, Macmillan, 2001. (1002 p.). Disponible en édition de poche.
KERSAUDY François, Winston Churchill – Le pouvoir de l’imagination, Paris, Tallandier, 2000. |